Vincent Peillon fait partie de ces trop rares hommes politiques - en l'occurrence socialistes - dont l'action s'accompagne d'une réflexion théorique audacieuse puisant aux meilleures sources. Rien de plus nécessaire du reste, à l'heure où le projet socialiste lui-même cherche une crédibilité nouvelle, face à une droite qui a su, depuis des décennies et en y appliquant un certain volontarisme, redéfinir ses fondamentaux (par exemple, autour du néoconservatisme, du libéralisme, etc.).
Particulièrement bien informé de tout un courant récent de redécouverte de la pensée politique républicaine grâce à des chercheurs et des universitaires comme Jean-Fabien Spitz, Marie-Claude Blais ou Serge Audier, Vincent Peillon vise par ce livre un double objectif. Tout d'abord en finir avec un libéralisme de rupture qui, depuis l'historien François Furet, se contente d'ânonner pour tout contenu "la Révolution française est terminée" et de prêcher pour la "normalisation" de l'exception hexagonale.
Ce qui est en réalité achevé, réplique Peillon, c'est une alliance contre nature entre Marx et Tocqueville, qui, l'un comme l'autre, auraient minimisé la rupture de 1789. Le premier, en n'y voyant qu'un épisode de la lutte des classes ; le second, en considérant la Révolution française comme une étape de la montée en puissance de la bureaucratie, mouvement déjà commencé sous l'Ancien Régime et la monarchie absolue.
Pour Peillon, Tocqueville n'épuise pas plus la pensée libérale que le matérialisme scientiste de Marx n'incarne à lui seul ce que recouvre le vocable de socialisme. Fidèle à l'esprit qui animait ses ouvrages antérieurs sur Jean Jaurès ou sur Pierre Leroux, l'une des figures marquantes du courant, bien mal qualifié selon lui d'"utopique", le député européen cherche ailleurs la formule rêvée du "socialisme libéral", censée servir d'étai à un réformisme rafraîchi pour le XXIe siècle. Il la trouve chez les traditionnels Fourier, Cabet et Leroux, bien sûr, ainsi que chez Louis Blanc, en réhabilitant au passage la révolution de 1848 et ses "vieilles barbes", raillée par Marx. Mais également auprès des penseurs républicains, moins frayés, comme le philosophe Charles Renouvier, dans le solidarisme de Léon Bourgeois, voire chez le sociologue Emile Durkheim.
Par là, Vincent Peillon s'efforce d'atteindre son second but : montrer, contre l'historien Claude Nicolet, pionnier de l'exhumation de la pensée républicaine dans les années 1980, que cette dernière ne saurait se réduire à un positivisme interprété dans un sens exclusivement scientiste. La République est porteuse d'une profonde ambition spirituelle qui consiste à rêver d'une religion nouvelle parfois fusionnée avec la philosophie.
L'erreur du libéralisme tel qu'il est conçu par les Anglo-Saxons vient d'une conception de l'individu ramené exclusivement à ses propriétés et à son égoïsme. Le républicanisme véritable, donc solidaire, qui serait également un libéralisme bien compris, entend l'individu non comme un atome mais comme une "personne". C'est un sujet n'existant comme tel que parce qu'il est constitué par une collectivité sans laquelle il n'est rien.
En effet, le libéralisme dévoyé, en se cristallisant de façon obsessionnelle sur la réduction de l'Etat, loin de contribuer à l'émancipation des individus, la freine. Car il livre l'homme sans secours à ses faiblesses, sa famille et ses traditions, et empêche le développement d'une instance impersonnelle - l'Etat - seule susceptible de l'en affranchir. La République fondée sur la liberté n'a pas de plus grand ennemi que le déterminisme, de nature religieuse ou scientifique. Voilà pourquoi, allant plus loin, Peillon estime que la pensée républicaine doit faire place à une certaine transcendance.
Qu'en tirer pour aujourd'hui ? L'ouvrage se montre moins convaincant par ses conclusions que par le parcours théorique qu'il propose. Le réformisme qui semble ici prôné - assurer l'égalité des chances au départ et tenter de prévenir les aléas de la vie par l'éducation plutôt que de redresser autoritairement les torts à l'arrivée - rappelle la fameuse "troisième voie" du socialisme version Tony Blair. Quant à l'avenir d'une spiritualité laïque ou l'évocation d'une "religion de l'humanité", comment ne pourrait-elle pas se heurter avec ce que le XXe siècle a fait de l'homme comme de la foi ? Après tout, le "socialisme scientifique" n'a peut-être pas dit son dernier mot en 1989.
par Nicolas Weill
"Peillon fait la Révolution"
À force d'ânonner que les socialistes n'ont pas d'idées, nos chers éditorialistes ont fini par s'en convaincre. Mais ce n'est pas parce que l'on répète une ineptie qu'elle finit par devenir vraie. Il est vrai que, tout en étant désormais mesuré à l'aune du débat intellectuel à l'UMP (c'est-à-dire pas grand chose), il va de soi que les responsables du PS doivent être, eux aussi, saisis d'anorexie conceptuelle. L'intelligence aujourd'hui a mauvaise presse. Prenons, par exemple, le livre que publie Vincent Peillon, La Révolution Française n'est pas terminée. Il est douteux qu'il soit accueilli avec le même enthousiasme que ces ouvrages affligeants où nos politiques "dialoguent" avec des journalistes qui, le cas échant, leur servent de nègre. Dommage.
La thèse de Peillon ? Il est urgent de dépasser les travaux de François Furet et de prendre en compte ceux d'une nouvelle génération d'historiens dont nous avons rendu compte ici même. Non, la Révolution Française ne peut se réduire à la caricature qui en a été faite. Non, elle n'est pas la matrice du totalitarisme et le tombeau du progressisme. En fait, Peillon propose non pas d'oublier la Révolution française mais, au contraire, de la mener jusqu'à son terme. Vaste projet qui permettrait de dépasser les clivages stériles entre la démocratie et la République, entre l'individu et l'Etat. "Autant de bêtises qui nous plongent dans une dépression nationale qui remplace l'action par l'agitation, la responsabilité par l'émotion, le réel par la communication." Mais Peillon n'a pas seulement le sens de la formule. Cet ancien professeur de philosophie est aussi doté d'une vaste culture politique qui lui permet d'embrasser tous les débats politiques et intellectuels du XIXe siècle pour se projeter dans ceux du XXIe siècle.
Tant mieux, car la crise intellectuelle et politique sont une seule et même crise. Il y a quelques années, Peillon, grand connaisseur de Merleau-Ponty, avait écrit un livre sur ce philosophe exigeant qui a enseigné une pure présence au monde. En écrivant cet ouvrage qui peut se lire aussi comme une passionnante promenade en compagnie des grands ancêtres de la liberté, Peillon nous rappelle qu'il y a une pure présence au politique.
par Joseph Macé-Scaron
